The Beatles – Let It Be

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Après la période expérimentale 1965-1967, les Beatles calment le jeu à partir du « White Album » (1968) et renouent définitivement avec leurs racines, rock, blues, folk… McCartney souhaite que les Beatles retrouvent l’envie et le plaisir de jouer tous ensemble. Il est même envisagé que le groupe puisse refaire quelques concerts. McCarney a une idée de concept : filmer les Beatles travailler sur un nouvel album et répéter en vue de faire un show. Aux studios Twickenham. Ce projet-concept sera intitulé « Get Back ».

Les quelques chutes vidéo de ces séances que l’on connaît montrent un Lennon peu concerné, un McCartney directif et volubile, un Ringo Starr désabusé et un George Harrison éreinté… Et l’omniprésence de Yoko Ono n’arrange rien… Une phrase en dit long sur l’ambiance qui règne en studio avec cette fameuse séquence où pendant une prise studio de Two of Us, Harrison répond sur un ton cynique et blasé à McCartney: « I will play whatever you want me to play Paul ». L’ambiance est délétère. Les Beatles quittent les studios Twickenham au bout de quelques jours et retournent aux studios EMI d’Abbey Road retrouvant ainsi Harrison qui avait claqué la porte du groupe pendant quelques temps. Billy Preston (clavier), convié par Harrison, apporte un vent de fraîcheur et permet ainsi au groupe de mettre de côté ses rancœurs en studio.

L’idée de les filmer en studio est maintenue mais celle de refaire une tournée est en revanche abandonnée. En compensation, le 30 janvier, le groupe donne son dernier concert devenu culte sur le rooftop des studios Apple. Les curieux et les fans se pressent en bas de la rue, la police monte sur le toit pour stopper le show. Plusieurs titres de la setlist enregistrées live seront conservées tels quels sur la version finale de « Let it Be » : Dig a Pony, I’ve Got a Feeling et One After 909. C’est ce qui confère cette ambiance un peu étrange et décousue à l’album, entre titres live et titres surproduits par Phil Spector.

Phil Spector a en effet remixé, réarrangé certaines chansons et produit le disque à la demande de Lennon et Harrison, mettant hors jeu pour la première (et dernière fois) George Martin qui avait produit et mixé les versions originales des chansons pendant les sessions « Get Back ». L’album « Get Back » qui n’est jamais sorti comme prévu à l’été 1969 est mis au placard, les Beatles décidant de passer à autre chose, et d’enregistrer avec la manière et un esprit collectif leur réel dernier disque avant de se séparer, à savoir le magnifique « Abbey Road ». Au printemps 1970, les Beatles ne sont déjà plus. Convié par Lennon et Harrison, Phil Spector retouche et réarrange les chansons prévues pour emballer un dernier disque entre guillemets posthume qui ne sera donc plus intitulé « Get Back » mais « Let It Be ». Plus une compilation qu’un véritable disque homogène comme évoqué plus haut.

Souvent sous-évalué par les fans et la critique, « Let it Be » est en réalité un sacré bon disque. George Harrison y livre l’une de ses meilleures compos avec I Me Mine laquelle revêt une saveur toute particulière. C’est la dernière chanson enregistrée ad vitam eternam par les Beatles qui ne sont d’ailleurs pas au complet puisque John Lennon a déjà quitté le groupe en ce début d’année 1970. La plume de George Harrison est acrimonieuse. L’hyperbole employée dans le titre de la chanson dénonce l’égocentrisme. Sans que cela ne soit ciblé à leur encontre, il a été souvent évoqué que Lennon et McCartney étaient l’objet des paroles. Après la mort de Brian Epstein en 1967, les Beatles sont sur une pente descendante. Autant leur créativité suit le chemin inverse autant l’esprit de corps se délite de mois en mois… I Me Mine. Une chanson magnifique. En deux mouvements : couplets chaloupés suivis d’attaques éclairs de blues rock sur les refrains. Phil Spector ne lésine pas comme à son habitude. Il flanque la chanson d’ornements baroques à la fois grandiloquents tout en foutant le bourdon. Une chanson dense. Une tonalité qui confine à la dramaturgie à l’écoute de cet orgue abyssal…

Paul McCartney laisse une ballade historique sur ce disque. Let it Be. Difficile de parler d’un tel monument. Une œuvre écoutée un million de fois. Qui fait partie des meubles de notre enfance. Y prêter une oreille neuve aujourd’hui est une gageure. L’introduction piano voix est un classique du genre. Le refrain est dévastateur. Le solo de George Harrison est quant à lui un cas d’école pentatonique. McCartney parle de sa maman, disparue lorsqu’il était adolescent. Chair de poule. Une tristesse magnifique. Amplifiée par la patte Phil Spector qui sait y faire pour y mettre tout ce qu’il faut de pathos.

La ballade The Long and Widing Road signée McCarney s’embourbe dans cette dramaturgie et grandiloquence. Le traitement de la chanson par Spector lui donne un air de music hall sirupeux. Du mauvais Burt Baccarach. Un échec. Que McCartney ne contestera pas, horrifié par les arrangements et la production de Spector. Pourtant se dernier se défendra en arguant du fait que la matière qui lui était livrée était de piètre qualité avec un Lennon je m’en foutiste à la basse (il est vrai que l’on entend de nombreuses fausses notes) et un McCartney chantant sans conviction. Symboles d’un groupe fissuré…

Face à la lourdeur accablante et luxuriante de The Long and Widing Road, on jubile sur la fraîcheur folk/country de Two of Us qui inaugure « Let it Be ». Lennon & McCartney en duo vocal. Une merveille d’harmonies. Ringo dodeline sur ses toms au son étouffé. La basse de Paul ondule sur des pistons élastiques. John sifflote. Tout n’est pas parfait dans cette prise de son brute mais c’est ce qui fait son charme. Même ambiance de groupe live avec Dig a Pony. Guitares sur le fil du rasoir mais tentaculaires. Tempo haletant. L’interprétation de Lennon au chant est parfaite. Une colère sensuelle. Un romantisme hargneux. Du blues façon Beatles. Du Mersey blues. Une chanson écrite pour Yoko Ono.

I’ve Got a Feeling, qui fusionne une chanson de McCartney et une autre de Lennon est un grand moment du disque. Lennon narre ses déboires, son divorce avec sa femme Cynthia, ses addictions etc. Pourtant le ton est jovial et énergique. La magie opère lorsque les chants des deux leaders se croisent. Quand désinvolture pop (Lennon) ferraille avec blues rugueux et viril (McCartney).

One After 909 verse dans le classic blues rock avec un côté rockabilly. Une chanson early years des Beatles puisque composé par Lennon & McCartney adolescents. Un titre speed à la croisée de Chuck Berry et BB King. Retour aux racines. Ce retour en terre sainte du blues on le trouve aussi sur le très bon For You Blue signé et chanté par Harrison (sous influence Bob Dylan et The Band) et où Lennon délivre un jeu de lap steel guitare incroyable. Un blues minimaliste et caoutchouteux qui surfe sur des envolées de slide ondulant comme la lame d’une scie…

John Lennon livre une petite merveille ésotérique avec Across the Universe. Chanson enregistrée début 1968 mais sortie des cartons et livrée ici dans sa version Spectorienne surproduite avec ses orchestrations de chorale, ses effets de wah-wah etc. Les versions plus sobres que l’on trouve sur la compilation « Anthology » des Beatles sont préférables. Néanmoins le timbre de Lennon fout la chair de poule et les mélodies sont d’une beauté à pleurer…

L’album se clôt sur le célèbre Get Back, version parmi tant d’autres (pas la meilleure ceci dit), illuminée de la présence géniale de Billy Preston au clavier Fender Rhodes. En embuscade sur un fabuleux rythme blues rock joué en shuffle, Lennon se taille 3 solos successifs en forme de silex impeccables. Et derrière les paroles potaches se cachent une diatribe envers le racisme et les exactions commises à l’époque contre les immigrés aux USA et en Angleterre.

« Let It Be » est un disque étrange. Aux atmosphère contrastées. Passé par tous les états : réunification, ambition, retour aux sources, tensions, frustrations, abandon, exhumation… Il n’aurait pu jamais sortir car « Abbey Road » enregistré après mais publié incarnait l’adieu aux armes. Il n’a pas le charme et la cohérence de tous les autres disques des Beatles mais il recèle un paquet de chansons de haute voltige : I Me Mine, Two of Us, Get Back, Let it Be, I’ve Got a Feeling, Across the Universe…

NDLA : issue des « Get Back » sessions et initialement prévue sur l’album, une chanson comme « Don’t Let Me Down » ne sortira qu’en single. On passe aussi rapidement sur les chansons « Maggie Mae » et « Dig It », s’apparentant plus à des délires studio qu’autre chose et présentées ici dans des versions très raccourcies.

 

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