The Rolling Stones – Beggars Banquet

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Les Stones ont entre 1968 et 1972 aligné quatre albums coup sur coup d’une qualité extraordinaire : « Beggars Banquet », « Let It Bleed », « Sticky Fingers » et « Exile On Main Street ». Quatre disques qui inscriront leur légende à jamais.

Le premier de la série, « Beggars Banquet » est un fantastique concentré de chansons blues, folk et country. Trois genres que les Stones orneront de certaines teintes délicatement oniriques. Sans tomber dans les travers de leur tentative psyché rock ratée avec « Their Satanic Majesties Request » paru l’année précédente. La chanson d’ouverture qu’on ne présente plus, devenue un monument rock, embarque les Stones dans un registre tout à fait nouveau. Tribal. Félin. Du blues chamanique. Ce Sympathy For The Devil que des générations de DJ n’ont eu de cesse de jouer sur leurs platines. 50 ans plus tard, la chanson n’a pas vieilli d’un iota et continue de ravager les dance floor avec ses « hou hou » diaboliques et Ô combien festifs. Digne de figurer au panthéon des meilleures ouvertures d’albums. « Please allow me to introduce myself… » Mick Jagger est déchaîné. Faisant monter la pression à mesure que les percussions s’emballent. Bill Wyman délivre un gimmick de basse devenu un modèle du genre en terme de groove funk rock. Quant à Keith Richards, il accouche d’un solo de guitare qui fera date aussi. Un solo déconstruit. En forme de convulsions. Électrocution. Chaque note délivre un son aigüe épileptique. Danse vaudou effrénée. Un chef d’œuvre. Et les textes sont une merveille. On y parle d’assassinats des Kennedy et du Tsar Nicolas II, de Jésus Christ et Ponce Pilate… Des exactions commises par ce Lucifer qui dans au-dessus des braises et investit Mick Jagger corps et âme le temps d’une chanson cultissime.

Le vrai psychédélisme made in Rolling Stones, il faut le chercher du côté de  Jigsaw Puzzle. Subtil. Un folk blues gentiment barré. Les Stones sont trop instinctifs pour faire du Pink Floyd. Est-ce que les Stones ont cherché à se décrire avec humour dans cette chanson ? « Oh the singer, he looks angry at being thrown to the lions. And the bass player, he looks nervous, about the girls outside. And the drummer, he was shattered, trying to keep up time. And the guitar players look damaged« . Une chanson qui part crescendo en vrille. Plus rien n’a aucun sens. Le piano s’excite fébrilement. Le tempo dévisse constamment. Seule la basse maintient le navire à flot. De l’enregistrement studio brut de décoffrage. Prises live. Quelques overdubs. Pas de fioritures. Le secret des Stones. Saisis dans le vif. Saisis à vif. Tout est question de feeling animal, d’adrénaline, de sang qui fouette, de sueur et de bonnes vibrations.

« Beggars Banquet » regorge de quelques ballades qui contrastent avec la fougue d’autres chansons. On y trouve la magnifique et poignante No Expectations. « Our love was like the water, that splashes on a stone, Our love is like our music, it’s here, and then its gone ». Une ballade au folk blues lacrymal enluminée par les superbes saillies de slide guitar de Brian Jones. Un Brian Jones pâlot et déjà ailleurs, (lire « Life » de Keith Richards), mis plus au moins au ban par ses camarades de jeu. Il se contente d’arrangements sur « Beggars Banquet », ne jouant plus du tout les premiers rôles.

« Beggars Banquet » recèle des pépites qui ne trustent pas les setlists des Stones en live. Et pourtant, ce Stray Cat Blues est à classer parmi leurs meilleures compositions. Le titre porte bien son nom. La chanson est un coup de griffe blues rock flanqué d’un son sale, saignant et vicieux. « Oh yeah, you’re a strange stray cat, Bet your mama don’t know you scream like that, I bet your mother don’t know that you spit like that ». Charlie Watts en funambule, jouant sur le fil du rasoir. Jagger en félin, la voix écorchée, abrasive, venimeuse. Richards quant à lui gratte son blues mercenaire. Impeccable. Salement impeccable. Comme cette pochette de disque devenue mythique. Et illustrant parfaitement le propos, l’ambiance, le son qui règne sur ce disque. Avec cette outro folle à lier. Magie noire. Jagger & Richards ? Deux panthères. Animés d’un blues rock qui coule viscéralement dans leurs veines. Parce qu’ils ont LE feeling rock and roll pur jus.

Punk avant l’heure les Stones ? Pas impossible à l’écoute de ce Stray Cat Blues. Tout comme ce Street Fighting Man d’anthologie. Où l’on y parle de révolution, de barricades, d’émeutes, de lancés de pavés contre les forces de l’ordre, d’anarchie. Mai 68 inspire le texte. Les Stones y livrent leur version rock incandescente. Le sitar et le tamboura, ces instruments exotiques venus d’Inde, chers à George Harrison et Brian Jones, insufflent une dimension bourdonnante et spirituelle à ces révolutions étudiantes. A cette jeunesse contestataire. Un supplément d’âme sur le fond pendant que la forme fait la part belle aux matraques et aux poings levés. Keith Richards mouline des riffs héroïques. Un final homérique : un mur du son « velvétien » pétri de dissonances. Une encre noire aux élucubrations maléfiques se déversant sur la fureur d’une époque en proie au désordre.

Sur Factory Girl, les Stones y vont de leur moment country avec des arrangements inscrit dans la tradition celtique. On croirait entendre un biniou mais c’est en réalité un « Fiddle », une sorte de violon en vogue dans les orchestres traditionnels en Écosse ou au Pays de Galles. Une chanson qui sent bon la débauche et les relents de whisky. Jagger chante avec une gouaille incroyable qu’on ne lui connaissait pas. A croire qu’il est lui-même complètement bourré… Une chanson potache qui a toute sa place dans l’atmosphère de « Beggars Banquet ». Le « Obla-di-obla-da » des Stones. Dear Doctor épouse le même genre potache avec cette chanson folk qui narre un mariage foiré et la douleur du pauvre erre qui se prend de plein fouet un mot cinglant et sans concession de sa chérie : « It read, « Darlin’, I’m sorry to hurt you. But I have no courage to speak to your face. But I’m down in Virginia with your cousin Lou. There be no wedding today. » Prodigal Son complète le brelan avec cette reprise dans son jus du bluesman/folk singer Robert Wilkins où l’on croirait que Jagger chante avec le timbre d’un vieil homme strié de cicatrices.

Les Stones ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils dégainent un blues à l’ancienne. Parachute Woman est un régal. Ils ont 25 ans en 1968 mais semblent connaître chaque rudiment blues comme s’ils en jouaient depuis 50 ans… Un blues lascif, haletant, hoquetant où Mick Jagger et Brian Jones se partagent chacun l’harmonica. Une merveille.

Les Stones nous quittent avec Salt of the Earth. Chef d’œuvre. Richards introduit la chanson au micro. Jagger le relaye. Le refrain explose après une douce entrée en matière. Les Stones ont embarqué sur le Radeau de la Méduse. Tout tangue. Mais dans cette mer houleuse jaillit une lumière sépulcrale. Le Watts Street Gospel Choir propulse cette chanson de marins vers des cieux plus cléments. Cette fois la danse vaudou vire au soul et au gospel.

« Beggars Banquet » est sans doute le disque le plus Stones des Stones. Une fibre blues et folk marquée au fer rouge que « Exile On Main Street » repoduira quatre ans plus tard. Un disque où les Stones enfoncent leur image de bad boys. Provoc’ avec des références au satanisme sur Sympathy for the Devil. Lubriques et indécents avec ce Stray Cat Blues ayant des allures de « Lolita » rock and roll. Enragés sur Street Fighting Man. Mais aussi terriblement conservateurs, traditionalistes de par leur attachement viscéral à leurs amours blues et folk, de Robert Johnson à Muddy Waters. Une dualité intelligente, celle du corps et de l’âme, qui fait d’eux le meilleur groupe de rock and roll du monde.

« Beggars Banquet » est un tournant dans l’œuvre des Stones. Fin de la période Hippie. Le son se fait menaçant sur certains titres évoqués plus haut. Les 60’s s’éteignent. Les nuages noirs des 70’s commencent à s’amonceler dans le ciel. Brian Jones n’est plus que l’ombre de lui-même. Ce dernier avait apporté la touche pop et expérimentale aux Stones avec l’excellent « Aftermath » paru en 1966. Une époque révolue désormais. Les « Glimmer Twins » (Jagger/Richards) prennent le contrôle absolu du groupe. Brian Jones est mis hors-jeu. Retour au blues. Aux fondamentaux. Avec un son plus crasse et « illicite » qui prendra de l’épaisseur sur les deux prochains opus du groupe.

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